La douloureuse

Publié le Mis à jour le

Quelques propositions suite à l’expulsion de la Zad de Sivens le 6 mars 2015
par un agrion de Marcuse et une lézarde dans la muraille
texte publié dans le deuxième numéro de la revue de lutte contre le Center Parcs de Roybon De tout bois (printemps 2015)

« Faute de soleil, sache mûrir dans la glace. »
Henri Michaux, Poteaux d’angle

« Nous disons les choses ainsi parce que nous les voyons ainsi et nous les voyons ainsi parce que nous avons appris à les dire ainsi. C’est le syndrome Pucinar. (Pucinar était un chat à moitié sauvage. Il était méchant parce qu’on se méfiait de lui et on se méfiait de lui parce qu’il était méchant.) »
Emmanuel Hocquard, Une grammaire de Tanger

Automne 2014. L’Etat français s’inquiète de la multiplication des Zones à Défendre sur le territoire. La situation devient plus qu’embarrassante lorsque la justice légitime l’opposition à l’implantation d’un Center Parcs dans les Chambaran et que l’opinion publique, émue par la mort d’un opposant au barrage de Sivens, semble pencher en faveur de la contestation. Pour Manuel Valls, il est urgent de réaffirmer l’autorité de l’Etat afin de rassurer les milieux d’affaires : rien ni personne n’empêchera la poursuite des grands projets lucratifs.

Hiver 2015. À Sivens, l’Etat s’est fait la main, sans résistance ou presque. La liquidation du Testet lui a servi de laboratoire pour adapter ses méthodes contre-insurrectionnelles à la nouvelle forme de contestation représentée par les Zad. En l’occurrence, le principal ingrédient du succès fut de s’appuyer sur d’autres forces que les forces de l’ordre : des milices, censées incarner « la population locale en colère » ou « les paysans » (1) – ce qui tient beaucoup à une particularité de la lutte de Sivens : s’opposer à un projet qui, dans le discours au moins, profiterait à « l’agriculture ».

À la mi-décembre, l’expulsion de Sivens se préparait déjà. Alors que les premières actions, très médiatisées localement, des « pro-barrage » avaient lieu, le préfet refusait la demande d’abrogation déposée par le Collectif Testet et FNE (2). Ce qui revenait à cracher dans la main tendue par le rameau légaliste et citoyen du mouvement d’opposition, puisque cette demande d’abrogation, huée par d’autres composantes du mouvement, proposait une « sortie de crise » honorable aux autorités. Si elle avait été acceptée, le projet initial aurait été abandonné sans remise en cause du saccage entrepris à marche forcée par les autorités en septembre-octobre (alors qu’une demande d’annulation aurait pu conduire à déclarer ce saccage illégal – ce qui aurait eu d’autres conséquences juridiques, notamment pour les inculpés) (3). En fait, les autorités mijotaient leur propre plan de sortie, un plan qui ne passerait pas par la « démocratie participative » et la cogestion de la crise avec les organisations écologistes et citoyennes, mais par l’activation des réseaux clientélistes inféodés aux élites départementales.

Mi-février, Ségolène Royal déclarait que le projet initial était abandonné, et le Collectif Testet chantait victoire dans les médias, avec ce que cela entraîne de démobilisation. Deux semaines plus tard, sous l’étendard des « brigades anti-pelluts » (4), de petits groupes bloquaient les accès routiers à la Zad deux week-ends d’affilée. Confortablement protégés dans leurs exactions – destruction de voiture d’opposants, menaces, vols de nourriture destinée à la Zad – par les gendarmes présents en nombre. C’est cette stratégie qui a été amplifiée pour l’expulsion, avec succès.

Alors certes, l’expulsion de la Zad de Sivens le 6 mars dernier a été proprement orchestrée par l’Etat et son parti. Mais qu’on se le dise, elle a aussi largement joué sur les contradictions – les oublis, les fatigues, les faiblesses – d’un mouvement hétéroclite qui peine à solidifier ses bases. Autrement dit, on s’est sacrément fait ratiboiser.

Nous proposons ici quelques réflexions sur les faiblesses du mouvement d’opposition que l’expulsion de Sivens a révélées – et qui nous ont rendu impuissants à contrer la reprise en main étatique, pour perturber un tant soit peu l’issue décidée par les autorités. Il s’agit de savoir pourquoi nous n’en avons pas été capables ; et de s’en rendre capable, à Sivens, à Roybon ou ailleurs. Non pour se mortifier : « la douloureuse », c’est l’addition que l’on réclame en riant à la fin d’un repas entre amis. Mais pour payer moins cher la prochaine fois – et peut-être même ne pas payer du tout.

Une grande faiblesse de la lutte repose sur l’abîme entre les militants convaincus et les sympathisants isolés. Les premiers barbotent dans leur jus, les seconds hésitent à faire trempette avec eux. D’un côté une bande d’originaux vaguement effrayants, de l’autre des foules silencieuses mais bienveillantes. Mélangeons-nous, bousculons ce clivage et inventons dans ce décalage d’autres formes de lutte. Si vous aussi, vous faites partie d’une foule silencieuse et bienveillante, défoulez-vous. Occupants des Zad, le ghetto guette… La lutte ne sera victorieuse qu’en cas de rencontres improbables. A Sivens, il y a eu peu de comités actifs d’opposants non-occupants dans les villages alentour ; la bonne idée de favoriser la mise en place de lieux de réunion et de collecte, dans les communes voisines, a fait long feu, et l’assemblée des Bouilles (qui s’était constitué comme un collectif d’occupants), le dimanche à la Zad, est restée trop centrale : ce qui a contribué à la spiralité de la lutte et donc à son affaiblissement. Le foisonnement local de formes d’organisation souples permettraient à chacun, sans forcément de culture ou d’expérience politique, de participer à la lutte en dehors de la Zad, tout en conservant une autonomie et une liberté d’initiative par rapport aux AG du collectif d’occupation. Pourquoi, par exemple, ne pas imaginer la constitution de comités d’action (comme en mai 68) (5) ? De petits groupes organisés par village, qui soutiendraient matériellement les occupants de la Zad et seraient porteurs d’une « parole contraire », selon la formule d’Erri de Luca (6).

Toujours dans l’idée de renforcer la lutte en la « dézadifiant », à Sivens nous avons ressenti durement le manque d’un lieu de réunion public en dehors de la Zad. Une fois la Zad encerclée et tout rassemblement interdit (par arrêté municipal ou préfectoral), difficile de se réunir, de s’organiser, d’être visible et de porter et de partager une parole. Faute d’un tel espace, nous avons souvent erré dans les villes et sur les routes sans savoir où nous retrouver et nous avons parachevé la stratégie d’invisibilisation de la lutte par le pouvoir. L’existence d’un ou plusieurs QG, de base-arrières publiques ailleurs que sur la Zad, aurait été très utile tout au long du mouvement. De lieux où les opposants, occupants ou non, auraient pu se retrouver, et où les sympathisants, curieux, indifférents, auraient pu les rencontrer – un espace tampon entre la Zad et l’arrière-pays, un espace de brassage différent que celui que proposait la Zad, intimidant pour bien des lecteurs des journaux locaux, des « locaux » de ville ou de village pour démystifier en acte rumeurs et propagande. Avis à qui disposerait d’un lieu dans une commune voisine, d’énergie pour en ouvrir un ou de l’envie de disposer d’un tel lieu.

Au-delà de la question du lieu, notre invisibilité a aussi été une conséquence de la division du travail politique entre les opposants. Le mouvement d’opposition à Sivens était polarisé entre le Collectif Testet, qui se disait légaliste et s’occupait du versant juridique et médiatique, et celui des Bouilles, investi dans la lutte sur le terrain et l’occupation de la forêt. Après le 25 octobre, le collectif Testet a pris ses distances avec l’occupation. Par conséquent, la semaine de l’expulsion fut une semaine blanche. Nous n’avions presque aucun moyen de faire entendre une voix dissonante. Abandonner à une composante du mouvement tout le travail médiatique et juridique, c’est être réduit au silence en cas de dissociation. Quatre mois après la mort d’un jeune homme à Sivens, les autorités sont parvenues à expulser la Zad de Sivens dans la plus grande discrétion. Les relations et représentations médiatiques, aussi fastidieuses soient-elles pour beaucoup d’entre nous qui n’y voyons que fumisterie, ne doivent pas être abandonnées aux collectifs légalistes, ni à la partie adverse, ni laissées aux bons soins des quelques-uns les plus bavards. Pour trouver un compromis entre le fait de donner sans retenue dans les clowneries journalistiques et l’invisibilité absolue, il s’agirait de s’entendre sur quelques principes simples. Si nous sommes tous bien d’accord sur le fait que « l’absence aujourd’hui d’un chef à la tête de notre mouvement correspond à sa nature même » (Rosa Luxemburg), il faut pourtant que la parole porte ; assurer sa circulation. Et avant de la faire circuler, la définir avec précision, voire la réinventer si nécessaire (7). À Sivens, il nous a manqué la capacité de mettre en mots avec beaucoup plus de clarté (donc de simplicité) la vision du monde défendu par l’occupation et les raisons de l’opposition. Cela passe par l’abandon du langage écotech qu’affectionnent à la fois le pouvoir et les branches les plus écologiquement correctes du mouvement d’opposition. Rendre sa valeur au langage commun est la plus révolutionnaire des tâches à mener aujourd’hui.

Autre point crucial. La particularité de la Zad de Sivens était de s’opposer à un projet agricole porté par les édiles locales tarnaises (à l’inverse, par exemple, de la ligne TGV Lyon-Turin, projet perçu par les piemontesi comme venu d’ailleurs). Contrairement à un projet étranger à son territoire, contre lequel la communauté aurait pu se souder, la communauté locale tarnaise s’est vue divisée par ce barrage porté par certains de ses membres. Cette particularité impliquait donc, et c’est peut-être le nerf de la guerre, un ancrage local fort. Nous l’avons cherché et nourri. Mais après la mort de Rémi Fraisse, compte tenu de l’écho national de la lutte, le travail politique local a été trop délaissé. Soigner les liens locaux est un souci à maintenir quotidiennement. Etablir et alimenter des relations solides avec les voisins, les organisations des villages adjacents – marchés, cafés, paysans, etc. À Sivens, la Zad s’est vue progressivement isolée, transformée en un ghetto militant et assimilée à un vaste squat de campagne, avec toute l’imagerie effrayante que cette image implique. Nous sommes pourtant persuadés qu’une majorité de tarnais s’oppose au barrage et aux élus véreux qui l’ont commandité – mais nous ne sommes pas parvenus à les faire sortir de leur passivité et de leur retenue. Pour y parvenir, il aurait fallu nous-mêmes sortir d’Internet et reprendre le travail politique local de base – celui dont on dit que seul le FN le fait encore : tractage dans les marchés et les boites aux lettres, affichage, réunions et rassemblements publics. Nous ne manquons pas de textes argumentés, qui posent clairement les problèmes politiques et les choix de société qu’impliquent les grands projets inutiles ; à chacun de les photocopier et de les distribuer. Pas besoin pour cela d’appartenir à un collectif ou à une association : c’est un effort que toute personne qui refuse le projet peut simplement mettre en œuvre. À chacun d’organiser dans son village des soirées de discussions largement ouvertes. À chacun d’inviter un voisin sympathique, mi-figue mi-raisin sur la question du barrage, à venir se promener sur la Zad. Une excellente initiative à retenir de la lutte de Sivens : en septembre 2014, de nombreux opposants locaux ont écrit et distribué aux habitants de leur commune une lettre en réponse à un courrier de propagande du Conseil général (8).

Voilà donc quelques propositions pour surmonter les faiblesses constitutives des Zad comme moyen de lutte : les tensions internes et les difficultés d’organisation qui en résultent et le sentiment de « parachutage » que certains riverains ne peuvent manquer de ressentir quand une Zad « débarque » à quelques encablures de chez eux – sentiment sur lequel les médias ont joué jusqu’au bout : le 6 mars, ils ont pu écrire en gros titre que la vallée de Sivens « occupée » était enfin « libérée ». Refusons d’être des occupants. Essayons d’être des habitants. Ne recreusons pas au sein de la lutte les fossés qui existent dans la société que nous refusons.

Aux Zad, citoyens (9) ! Rentrez dans la Zad, mais sachez en sortir. Pour lutter contre la destruction de la terre, il faudra lutter contre la destruction de la communauté des hommes. « Car il est presque aussi difficile de fabriquer de la société que de la nature (10). »

Un agrion de Marcuse et une lézarde dans la muraille

Notes :

(1) Historiquement, le recours à des milices pour soutenir la police pour le maintien du statu quo n’a rien de nouveau : telle a été la fonction historique de l’extrême droite. A ce propos, lire le texte de Matthieu Amiech et Célia Izoard, « Qui veut la peau des Zad ? », sur http://blogs.mediapart.fr/blog/helene-duffau/150315/qui-veut-la-peau-des-zad

(2) Le Collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet et France Nature Environnement sont les deux associations écologistes engagées dans la lutte contre le barrage de Sivens.

(3) Sur cette question juridique de la distinction entre abrogation et annulation et ses conséquences politiques, lire les textes de Bernard Viguié sur le site du collectif Tant qu’il y aura des bouilles, https://tantquilyauradesbouilles.wordpress.com/.

(4) Les sweet-shirts portaient également la glaçante mention « Soutien à la gendarmerie ».

(5) Sur le rôle essentiel des « comités d’action » en mai 68, lire Kirstin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, Agone/Le Monde diplomatique, 2010.

(6) Erri de Luca, La Parole contraire, Gallimard, 2015. Ouvrage écrit après son inculpation en Italie pour « incitation au sabotage » dans l’affaire du TGV Lyon-Turin. On regrette la mollesse du livre, qui joue sur la polysémie du terme « sabotage » au lieu de prendre nettement position : parole contraire, mais pas très claire.

(7) Il est surprenant de constater que, pour parler de la diffusion d’une pensée critique d’un modèle dominant aujourd’hui, nous n’avons pas de mot. Il faut choisir entre les termes « propagande » (qui a été kidnappé par le fascisme) et « communication » (à connotation publicitaire).

(8) Quelques-unes de ces lettres sont disponibles dans le livre collectif Sivens sans retenue, La Lenteur, 2015.

(9) Slogan repris comme titre d’un texte de l’Observatoire de l’évolution, disponible sur demande.

(10) Bernard Charbonneau, Le feu vert, Parangon/Vs, 2009.

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Une réflexion au sujet de « La douloureuse »

    Sylvie a dit:
    21 mai 2015 à 23 h 17 min

    Votre analyse est très pertinente et les solutions que vous proposez pourraient changer la vision qu’ont beaucoup de personnes, endormies par les discours politico médiatiques !

    Aimé par 1 personne

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